Discours d’Habilitation à Diriger des Recherches

Soutenance publique le 14 mai 2025 à la Maison des Sciences de l’Homme de Dijon.

Cher.e.s membres du jury,

C’est avec une sincère gratitude que je démarre cette prise de parole, à vous qui avez par deux fois lu mon manuscrit et avez, au terme des modifications que j’y ai apportées, donné votre aval pour que je soutienne mon Habilitation à Diriger des Recherches. Je tiens également à remercier toutes celles et ceux qui me font l’amitié de participer à cet événement, même à distance – votre présence chaleureuse à mes côtés m’honore.

Il revient à chaque universitaire engagé dans un parcours d’H.D.R. de sonder ce qui fonde son désir de contribuer à la vie de cette institution qu’est l’Université, et à sa mission de service public du savoir. Le point de départ, en ce qui me concerne, a été d’y rentrer pour offrir à d’autres, à partir d’elle, ce qui a structuré mon propre parcours, à savoir le développement d’une appétence théorique et pratique pour les questions institutionnelles déterminant le soin psychique des plus vulnérables. Je souhaite aujourd’hui témoigner du mouvement qui m’a emmenée vers une expertise plus élargie mais aussi plus expérimentale, mouvement fondé sur l’espoir que la transmission de mon désir de recherche pour certains objets particuliers servira la cause des psychologues en leur permettant de parler plus clairement à l’oreille de ceux qui décident, sinon s’ils le souhaitent de devenir eux-mêmes responsables d’unités, chefs de service ou directeurs de structures.

Cet objectif que je me suis donné interroge fondamentalement les moyens par lesquels nous pouvons, dans la discipline « psychologie », apporter notre pierre à l’édifice du soin aux organisations afin qu’elles n’écrasent pas celles et ceux qui leur donnent vie au quotidien. Dans la lignée de ce point d’ancrage pour moi qu’est la psychothérapie institutionnelle, je crois à la possibilité de soigner les organisations pour que nos collègues et les personnes que nous accompagnons soient moins abîmés par les rets institutionnels et organisationnels dans lesquels nécessairement ils sont pris, et que puissent s’opérer là où les collectifs en ont le désir des mouvements de désaliénation salutaires dont un travail de pensée rigoureux serait la perpétuelle boussole. Je n’ai conscientisé qu’il y a quelques jours que le titre de mon manuscrit introduisait une équivoque quant au terme « soin », que je peux d’emblée dissiper : je ne souhaite ni réparer ni sauver les organisations, simplement en conduire une consciencieuse analyse dont il est attendu qu’elle aura des effets. Ainsi, sans me fier tout à fait à l’imaginaire d’une libération totale des sujets dans les organisations, il s’agit pour moi de transformer en un programme de recherche et d’enseignement l’idée fondatrice de la P.I. selon laquelle l’asepsie des canaux de communication interhumains par lesquels transitent affects, fantasmes et symboles est un travail de Sisyphe dans quelque domaine que ce soit, mais que ce travail est possible et que notre responsabilité, en tant que chercheurs, revient à en analyser les conditions de possibilité.

Je mets donc aujourd’hui en discussion l’idée que ma démarche scientifique d’extension du domaine de la psychothérapie institutionnelle possède une cohérence interne propre, dans cet espace marginal où la psychologie rencontre d’autres disciplines des sciences humaines, sociales et de gestion, qui fait résonner un ensemble de textes et d’auteurs avec une forme spécifique de présence à leur objet, à savoir les figures toujours temporaires de l’équilibre aliénation/désaliénation dans les organisations, en rapport avec ce que j’ai appelé les phénomènes de gouvernance.

Mais jusqu’où peut-on pousser les limites de la théorie, de la méthode et de la pratique des cliniciens institutionnalistes ? Voilà au fond la question qui me taraude depuis plusieurs années, et qui justifie que je me sois embarquée dans des expériences inédites mêlant recherche, conseil et pratique clinique. Je souhaite par-là questionner la capacité des sujets singuliers, des groupes et des institutions à être gouvernés sans que cela ne revienne à une soumission résignée et mortifère – mais aussi à reconnaître là où ils peuvent participer à leur propre gouvernement. C’est une question fondamentalement politique, qui me permet donc en tant que « psychiste » – un mot de François Tosquelles – de marcher sur deux jambes : une jambe psychanalytique et une jambe politique, car la psychanalyse nous invite à penser notre possible émancipation et à regarder ce qui de notre inconscient et de nos symptômes s’y oppose, tandis que le champ du politique nous ouvre à notre propre agentivité face au perpétuel changement du monde.

Epistémologiquement, j’ai ainsi proposé que plusieurs courants s’ignorant parfois les uns les autres se rencontraient dans un champ, celui de la clinique organisationnelle, dont la nomination sert à désigner la convergence d’intuitions cliniques et de théorisations qui me préexistent, mais dont je souhaite faire mon miel. Il ne s’agit pas d’en tenter une synthèse qui reviendrait à passer le grain de chaque corpus au mixeur, mais de soutenir que la psychothérapie institutionnelle, la psychanalyse groupale, la psychosociologie et la psychodynamique des systèmes dotent le chercheur qui se colle à cette clinique organisationnelle d’une boîte à outils qui lui permet de penser, au plus près de leur survenue, les mouvements d’aliénation/désaliénation et les phénomènes de gouvernance – autrement dit d’être bien clinicien-chercheur face à un objet complexe, « auto-éco-organisé » ainsi que le formulait Edgar Morin.  

Méthodologiquement, j’ai tenté d’aller jusqu’au bout du principe analytique, autrement dit d’une démarche qui dépouille le sujet qui cherche plus qu’elle ne le renforce imaginairement : lorsque le chercheur s’immerge et que son enquête de terrain le heurte, le décale, le fait vaciller, que lui reste-t-il après le deuil de ses certitudes méthodologiques, si ce n’est sa capacité à s’identifier pour partie à l’expérience de l’autre afin de pouvoir appréhender, derrière les remous que sa présence provoque sur le terrain, la structure des vécus d’autrui ? Le fait d’intégrer dans cette logique des contraintes exogènes de nature autre que psychique (les lois, les normes, les aléas budgétaires) castre immédiatement le chercheur en psychologie, car il ne peut développer ce programme de recherche seul, ni avec un groupe ou une institution constitués seulement de psychistes. Cela implique une grande humilité quant à la forme que prendront ses développements puisqu’ils dépendent de collaborations permettant d’investiguer des interactions en marge de l’objet psychique à proprement parler, mais qui contribuent à lui donner forme.

Je peux donc résumer mes travaux en disant qu’ils tentent d’étudier les phénomènes par lesquels les individus et les collectifs s’aliènent et se désaliènent de contraintes internes comme exogènes, qui risquent toujours de les éloigner de leur capacité à décider pour eux-mêmes en fonction d’une analyse, menée par eux, de leurs « problèmes » en tant que « public » (au sens de John Dewey), autrement dit en tant que collectif conscient de lui-même et dont l’agentivité politique se construit concomitamment. J’ai donné dans mon manuscrit l’exemple d’une gouvernance hospitalière que j’ai osé appeler « clinique », allant au plus près de ces phénomènes institutionnels et organisationnels qui sont mes objets d’intérêt et en proposant un traitement ressemblant fort à l’asepsie de la psychothérapie institutionnelle – mais cela n’était qu’un exemple. Mon immersion depuis plusieurs mois à la Fédération Française de Rugby, pour en donner un autre, m’a montré combien réfléchir en termes de clinique organisationnelle permettait d’ouvrir des lieux et collectifs inattendus à cette démarche clinique de recherche, pour accompagner et documenter les pratiques de constitution d’individus, de groupes et d’institutions comme des sujets politiques, pris dans les Cités que sont les organisations et à même d’en infléchir les mouvements instituants comme les formes instituées. Partant du manifeste pour toucher au latent, j’adopte vis-à-vis des organisations un positionnement analytique : croire à leurs histoires sans trop y croire ; marteler leur caractère de réalité mais ne pas s’y laisser prendre ; se concentrer sur la valeur symbolique de leurs éléments constitutifs, enfin, en tant qu’elle permet de toucher au domaine de la réalité psychique.

Une fois posé ce contenu que je propose de mettre en débat, il me faut aussi témoigner du processus véritablement analytique que le lancement de l’inscription puis de la soutenance d’H.D.R. m’a fait traverser, de la reconnaissance au dépassement des dettes et des gratitudes pour mieux éprouver ce qui reste de mon propre désir de chercheuse une fois ressentie, agie puis perlaborée l’envie de se loger dans les désirs des autres, qu’ils soient mentors, collègues, doctorants ou étudiants. Accompagner les mouvements de désaliénation et documenter les phénomènes de gouvernance, autrement dit ethnographier et faire de la recherche en action nécessitant parfois d’assumer une position de consultante-clinicienne, trouvent leur pendant dans un enseignement et un accompagnement de la recherche visant non à « former » les étudiants mais bien à les déformer, leur proposer une transmission dont ils pourront se saisir et qu’ils pourront à leur tour transformer. Les personnes que j’emmènerai avec moi en doctorat feront ce qu’elles veulent de la haute expertise que leur confiera leur diplôme, qu’elles la mettent au service d’un soin psychique conscient des réalités sociales et institutionnelles dans lesquelles il est pris, au service d’organisations en attente de consultants ou au service des étudiants et futurs psychologues depuis l’Université – et ces futurs doctorants et doctorantes inventeront certainement, en plus de tout cela, des manières de faire qui m’étonneront et contribueront à mon propre apprentissage. Le projet de cette H.D.R. est une expérience grandeur nature dont j’attends qu’elle nous permette peut-être de mieux savoir, à l’heure où d’aucuns au gouvernement voudraient nous réduire à de simples auxiliaires de santé, jusqu’où peut aller la psychologie pour parler des institutions voire des organisations et jusqu’où peuvent aller, dans leur cheminement professionnel, les cliniciens et cliniciennes qui prennent les institutions et les organisations pour objet.

Levons dès à présent le lièvre de ce qu’implique cette conception de mon programme d’H.D.R. comme une grande expérimentation : de nombreuses incertitudes demeurent quant à la façon de faire advenir ce projet dont je vous fais part. Mais il me semble que seule la navigation dans l’incertitude sur les formes que prendront mes engagements futurs est à même de laisser advenir ce que je ne sais pas déjà, ce dont je n’ai pas encore clairement délimité les contours, car je crois que mon travail contribue à ouvrir un terrain théorico-pratique encore largement à défricher. Voilà qui touche également au lieu où je tiens à ce que se déroule la transmission de cette ambition, puisque l’Université est elle aussi fort concernée par le cœur de mes recherches, en tant qu’elle s’incarne dans les organisations auxquelles vous et moi nous nous rattachons. Ainsi que le soulignait Geoffroy de Lagasnerie dans son propre discours d’HDR, « réfléchir sur l’Université quand on est un chercheur, ce n’est pas se donner un objet de recherche : c’est seulement réfléchir sur soi-même […] l’Université ou le champ scientifique n’est pas un objet de recherche pour un chercheur mais seulement une extériorisation de sa conscience et de son rapport à lui-même ». Ces paroles résument le rapport que j’entretiens à ma proposition d’éprouver mon positionnement dans un champ circonscrit comme « clinique organisationnelle ». J’ai bien conscience des tensions et des frictions épistémologiques qu’impliquent mes tribulations théoriques, du risque de marginalité académique qui les accompagne, des éventuels problèmes de solipsisme méthodologique et des interrogations légitimes quant à ce que je pourrais bien avoir à dire à des étudiants en psychologie clinique et psychopathologie. Je ne sais pas dans l’immédiat comment répondre à toutes ces objections possibles, si ce n’est en poursuivant l’enquête ; je ne sais pas non plus dans quelle mesure l’Université et le discours universitaire au sens de Lacan permettent le type de transmission auquel j’aspire, ni ne pourrai jamais préjuger de son utilité sociale, qui est cependant à mes yeux l’un des critères d’évaluation les plus importants de mon travail de recherche. Je sais en revanche que plus l’on creuse, et moins la question de savoir non par qui, mais par quoi nous sommes gouvernés trouve de réponse claire et certaine : l’Inconscient en est certes le premier élément, puisque depuis Freud nous savons que le Moi n’est pas maître dans sa propre maison, mais la définition de la maison en question se complexifie au fur et à mesure que l’on tient compte des effets d’interaction entre paramètres individuels, groupaux, institutionnels, organisationnels et politiques. Cette incertitude qui articule le sérieux de ma proposition et le précaire des moyens pour atteindre une fin quant à elle éminemment claire, à savoir l’encouragement de la libre pensée chez les doctorants qui travailleront avec moi, me paraît être une situation assez proche de l’esprit pragmatique tant de la psychothérapie institutionnelle que de John Dewey dans sa réflexion sur les fins politiques de toute éducation. Il ne me reste qu’à me tenir à sa maxime selon laquelle « l’enquête se plie aux exigences de son objet », et à cheminer avec les collectifs et les individus que j’accompagnerai pour travailler, en pratique et en théorie, les voies nouvelles de la désaliénation et de l’étude clinique des phénomènes de gouvernance. Je terminerai toutefois plutôt avec une interrogation, celle à laquelle tout au long de ce parcours d’H.D.R. je n’ai cessé de confronter mes idées et qui est fondamentale pour les sciences humaines et sociales : qu’est-ce que ce que j’amène permet de penser de plus, quelle pierre mes développements peuvent-ils apporter à la connaissance humaine ? Je suis devant vous aujourd’hui avec la certitude que la valeur de mon travail réside au moins dans les questions qu’il pose, les lignes qu’il propose de faire bouger pour voir, c’est-à-dire comme des expériences de pensée dont les conséquences pratiques – qui seront toujours à découvrir – ont vocation à servir ceux avec qui la recherche s’élabore. Ce n’est pas tant la forme de l’enquête qui compte que son principe de proximité avec les problèmes du monde réel. Faire vivre ce principe d’enquête dans mon travail, voilà me semble-t-il ce dont mon H.D.R. a tenté de témoigner, de façon déroutante peut-être, expérimentale sûrement, mais avec une profonde certitude que la voie que je développe vaut la peine que d’autres s’y joignent et fassent le chemin avec moi.